À l’heure où nos sociétés-monde prennent conscience de l’enjeu capital que représente une information fiable, la relation qu’entretiennent fait et fiction se trouve particulièrement questionnée. Comme en témoigne le Procès de la fiction tenu dans le cadre de la Nuit Blanche à Paris en 2017, le débat est animé par deux pôles: d’une part les constructivistes qui font de nos acquis des fictions communément admises et d’autre part, les défenseur.euse.s d’une hétérogénéité fondatrice de notre monde. Comme une défiance à l’égard de ces considérations dichotomiques, la fiction historique brouille l’hypothétique frontière entre fait et fiction. La littérature pourrait-elle réconcilier ces interprétations du réel ?

Puisque l’existence du fait et de la fiction en tant que concepts relève d’une création intellectuelle, il nous faut d’abord appréhender le paradoxe qu’ils concentrent d’un point de vue théorique. Selon le CNTRL, le fait serait “ce qui est arrivé, ce qui existe” tandis que la fiction se définirait comme un “produit de l’imagination” qui n’existe pas tel quel dans la réalité. Si c’est entre une interprétation “objective” ou “subjective” du réel qu’il faut trancher, nous rencontrons le majeur écueil des raisonnements théoriques: des catégories qui font de paradoxes sensés des idées antinomiques.

Comme pour défier ces injonctions, la littérature mêle fait et fiction à travers diverses expériences. À titre d’exemple, Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick est une uchronie, c’est-à-dire une réécriture alternative de l’histoire, qui imagine un monde dominé par les nazis et les Japonais au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Quelques siècles plus tôt, Madame de La Fayette propose avec Madame de Montpensier un roman historique qui ancre au cœur des guerres de religion une romance entre des personnages fictifs et réels. Dans Réparer les vivants, Maylis de Kerangal aborde le thème de la transplantation cardiaque en se basant sur des observations en hôpital et a changé le nom des patients afin de créer une frontière entre le personnage et le patient.

Néanmoins, l’imaginaire se joue des stratégies mises en place pour dissocier le réel de l’inventé. L’écrivain et philosophe Laurent Binet affirme à ce titre que la compassion du.de la lecteur.ice est bien plus stimulée lorsqu’iel est conscient.e que l’expérience a déjà été vécue. Se pose alors la question de la légitimité de l’identification, car en abordant l’Histoire d’un point de vue individuel l’auteur.ice prend le risque de confondre son lectorat entre réalité et vérité, mais également de l’encourager prendre ses propres spéculations pour acquis. 

L’établissement d’un contrat clair entre l’écrivain.e et le.a lecteur.ice semble être l’unique façon d’éviter des mésinterprétations. Pour reprendre les mots de Laurent Binet, la fiction est “arrogante” lorsqu’elle prétend atteindre une vérité supérieure, mais peut devenir “magistrale” lorsqu’elle assume ses limites. L’historien Romain Bertrand propose en ce sens de se définir en tant qu’“artisan de vérité”puisqu’il tisserait des récits basés sur des faits. Il s’agit alors d’établir des causalités pour faire émerger une forme de vérité… la véracité. C’est donc un procès d’intention plutôt qu’un conflit disciplinaire qui se tient au cœur des paradoxes qui lient histoire et littérature.

Rédactrice: Jade AG

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Catégories : Actualités

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